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 :: Cinq réponses au « débat sur l’identité nationale » ::
 Themen | Antifaschismus | Medien/Netzaktivismus | Repression/Knast 03-07-2017 13:35
AutorIn : Pierre Tevanian, Sylvie Tissot
En soutien à Danièle Obono, qui subit aujourd’hui l’intégrisme francophile, et tout simplement le racisme, nous republions ce texte, qui revient notamment sur l’impossibilité, aujourd’hui, de clamer Vive la France, et la légitimité, a contrario, d’une réponse comme Nique la France.
Au terme du « débat sur l’identité nationale » organisé par Éric Besson, l’heure est au bilan, non pas sur la nature de ladite identité nationale mais sur la signification d’un tel « débat », sa fonction, ses effets sociaux et enfin la réponse politique qu’il appelle. Si en effet une identité nationale doit aujourd’hui être interrogée, ce n’est pas une identité raciale, confessionnelle ou culturelle mais une identité politique. Non pas une identité immémoriale et éternelle (cet improbable « Occident judéo-chrétien » autour duquel on voudrait nous faire communier) mais une forme historique singulière. La question à se poser n’est pas « Qu’est-ce que la France ? » mais « Qu’est-ce, politiquement, que la France de 2010 ? » Non pas « Que sommes nous ? » mais « Que sommes nous devenus pour accepter d’être réduits à une nationalité ? ». Non pas « Comment promouvoir la fierté d’être français ? » mais « Pourquoi faudrait-il être fier d’être français ? Qui veut qu’on le soit, et pour quoi faire ? ».

Il n’y a bien évidemment aucune raison d’être fier d’être français, premièrement parce que nous ne sommes pour rien dans cette nationalité dont nous ne faisons qu’hériter ; deuxièmement parce que Pétain et Lacoste sont aussi français que Jean Moulin et Franz Fanon, parce qu’à côté des innombrables oeuvres artistiques, culturelles, sociales ou politiques admirables produites par des Français existent aussi des guerres, des oppressions, des bassesses et des lâchetés tout aussi innombrables et tout aussi françaises ; troisièmement parce que, de Samuel Beckett et Pablo Picasso à Missak Manouchian et Olga Bancik, des étrangers, de passage ou installés en France, ont eux aussi marqué positivement l’histoire du pays ; enfin parce que les Françai-se-s les plus admirables ont toujours été celles et ceux qui ont fait passer avant la nation leur appartenance à une autre communauté, transnationale : la communauté scientifique, celle des artistes, des musiciens, des philosophes, des antifascistes, des femmes, des prolétaires, des damnés de la terre, des nègres ou des créoles…

Une fois rappelées ces évidences, cinq leçons peuvent être tirées de cette séquence de « débat », que synthétisent cinq contre-mots d’ordre, apparus dans le mouvement social et la culture populaire ces dernières semaines, ces derniers mois ou ces dernières années.

1. « Nous ne débattrons pas ! »

Ce premier mot d’ordre est le titre d’une pétition lancée par le site Mediapart, et s’il est loin d’apporter une réponse suffisante, à la hauteur de la provocation bessoniste, il constitue en tout cas un préalable nécessaire. Toute autre posture (par exemple celle de responsables socialistes et d’intellectuels médiatiques comme Michel Onfray se réjouissant d’un débat « nécessaire » et opposant « leur France », un peu moins « fermée » ou un peu moins pétainiste, au nationalisme de Besson, Hortefeux ou Sarkozy ; ou celle de chercheurs dénonçant uniquement l’oubli de leur expertise dans la définition officielle de l’identité nationale, et l’absence de leurs livres dans la bibliographie du site gouvernemental) constitue déjà une capitulation devant l’inacceptable.

Inacceptable, ce débat l’est d’abord, indépendamment de sa thématique particulière, parce qu’est inacceptable, d’un strict point de vue démocratique, le principe même d’un débat public imposé par l’autorité étatique. Depuis quand la vie intellectuelle d’un pays doit-elle être rythmée par un agenda fixé par le chef de l’État ? Depuis quand un État, et plus précisément un État qui se veut démocratique et libéral, un État qui ne fait pas de son chef un « Danube de la pensée », s’octroie-t-il, en plus du droit de peser sur nos actes (par le biais de l’interdit et de la menace de sanction), celui de peser sur nos paroles et même sur nos pensées, nos opinions, nos sentiments et nos choix les plus intimes ? Besson s’inscrit de ce point de vue dans une lignée :

- une loi de 2003 rend désormais passible de prison le simple fait d’ « outrager » (par un sifflet ou un crachat) la Marseillaise ou le drapeau tricolore ;

- d’autres lois ou projets de loi s’occupent de la manière dont nous nous habillons (la loi de 2004 sur le voile, le projet de loi sur la burqa, sans compter les remontrances répétées d’élus comme Nadine Morano contre les casquettes à l’envers) ;

- on décide désormais quelle langue nous devons parler (Jacques-Alain Bénisti préconisait par exemple dans un rapport parlementaire l’interdiction de la langue d’origine dans les familles immigrées, tandis que Nadine Morano a récemment sommé les musulmans de renoncer au verlan) ;

- on dicte aux professeurs ce qu’ils doivent enseigner, et quand ils doivent le faire (imposition de la lettre de Guy Môquet aux professeurs d’histoire, tentative d’imposer le « parrainage d’un enfant juif déporté » à chaque élève de CM2).

Le « débat » bessoniste constitue l’aboutissement de cette ingérence étatique : ce sont maintenant nos sujets de discussion qui se décident au sommet de l’État – et ce faisant, celui-ci s’autorise à intervenir y compris sur quelque chose d’aussi intime (en tout cas selon les principes officiels du libéralisme politique) que nos sentiments et nos objets d’amour : le but avoué de l’opération est de faire vivre le « sentiment national » et de faire « aimer la France » !

Depuis quand l’État s’autorise-t-il une telle ingérence jusqu’au plus intime de nos consciences ? En un sens depuis toujours. Ce serait en effet idéaliser le passé que de croire qu’il a existé un jour une complète autonomie de la société civile : il est évident que la liberté d’expression et l’autonomie de la sphère intellectuelle sont des acquis démocratiques tout relatifs, que les formes de contrôle et de censure étatique qui ont été historiquement abolies ont pour une part été remplacées par une intrication non moins perverse entre pouvoir politique et groupes économiques, et que la connivence de plus en plus patente entre classe dirigeante et grands médias se traduit par une imposition assez forte de l’agenda gouvernemental comme programme du 20h et donc comme « sujet du moment » pour le débat intellectuel, les repas de famille et les discussions de bistro ou de machine à café. Mais cette intrication connaît précisément avec le sarkozisme un caractère extrême et décomplexé, jusqu’à assumer à nouveau des formes de contrôle étatique qu’on croyait révolues.

Et justement parce qu’elle prend une forme aussi violente et caricaturale, l’offensive bessoniste vient, après l’affaire du voile, l’affaire Guy Môquet ou le l’affaire Bénisti, nous rappeler utilement une vérité qu’on avait pu oublier : les libéraux ne sont pas si libéraux que ça ! Le libéralisme économique s’accompagne rarement du libéralisme politique qu’il prétend porter et sur lequel il fonde une bonne part de son prestige. Parce que l’ordre capitaliste provoque nécessairement des injustices et donc des révoltes, l’autorité qui administre cet ordre a, comme tout État, besoin d’endormir ou de formater les consciences par le biais de ce que Louis Althusser appelait des appareils idéologiques d’État – et le « débat » actuel est l’un de ces appareils.

2. « Tous ensemble ! »

Une autre raison de ne pas débattre est qu’il est inacceptable que soient imposés ce débat-là, ces catégories-là (l’identité, la nation) et ces enjeux-là (la fierté d’une identité, l’amour d’une nation), alors que l’urgence sociale est à d’autres débats – et bien plus : à d’autres combats – structurés par d’autres enjeux (l’égalité, la justice sociale) et d’autres catégories (la classe, le genre, le stigmate raciste ou homophobe). L’opération obéit à une logique implacable : la recherche d’une identité a pour fonction première d’évacuer la demande d’égalité, tandis que la dimension nationale évacue la dimension sociale. Il s’agit en somme d’occuper tout le terrain idéologique et médiatique afin d’écarter ou d’étouffer d’autres questions – les vraies de notre point de vue – qui se posent, ou plus précisément que tentent de poser des acteurs sociaux de plus en plus nombreux, avec les moyens qui sont les leurs et qui ne sont ni des débats en préfecture ni des prime time Besson-Le Pen chez Arlette Chabot : la grève, la manifestation, l’émeute – ou cette émeute électorale que fut le vote « non » au referendum européen de 2005.

Cette stratégie est elle aussi très classique – au moins aussi vieille que le capitalisme, sans doute davantage. Pour reprendre une formule de Saïd Bouamama, il s’agit, en produisant des affects d’amour (de la patrie) et de haine (de « l’étranger »), d’ « unir ceux qui pourraient s’opposer » (les petits blancs exploités et leurs exploiteurs blancs) tout en « divisant ceux qui pourraient s’unir » (les exploités blancs et non-blancs, français et étrangers, musulmans et non-musulmans) [1]. C’était déjà l’une des fonctions de l’antisémitisme de la droite extrême de l’entre deux guerres, tel que l’analysait Sartre : la commune détestation du Juif était le moyen pour les maîtres de communier avec leurs serviteurs [2]. Le même marché de dupes est aujourd’hui proposé par la coalition d’extrême droite plurielle qui nous gouverne , autour d’un nouveau bouc-émissaire : « l’Arabo-musulman ». Et c’est parce qu’une part importante du peuple de gauche accepte ce marché de dupes que la division l’emporte et que des mobilisations sociales contre les licenciements, la précarisation du travail et le démantèlement des services publics ont tant de mal à s’imposer.

À cette stratégie de diversion et de division, la réponse adéquate est le toujours actuel « Tous ensemble », qui nous rappelle la nécessité d’un rassemblement, avec nos différences identitaires (notamment nationales, ethniques, culturelles, religieuses), autour d’intérêts communs (en l’occurrence de classe). Il s’agit en somme de tenir bon sur l’un des fondamentaux du mouvement ouvrier : l’idée que le « travailleur français » dont se réclame Sarkozy a davantage en commun avec son collègue de travail ou son voisin de palier étranger et/ou africain et/ou musulman et/ou sans-papiers qu’avec Éric Besson, Laurence Parisot ou n’importe quel patron ou actionnaire franco-français et catho-laïque :

« Les ouvriers n’ont pas de patrie. La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. » [3]

3. « Nique la France ! »

Ce troisième slogan émane de la culture populaire et n’a pas encore acquis ses lettres de noblesse politique. On peut le regretter, car il a le mérite incontestable de congédier aussi fermement qu’il se doit la diversion nationaliste que nous venons de décrire, tout en affirmant de manière radicale l’attachement à un acquis démocratique essentiel : la liberté d’expression, qui implique un droit inaliénable à l’impolitesse et à l’antipatriotisme. Niquer la France est en somme un défi salutaire, un acte de résistance au mac-carthysme made in France de Besson et consorts qui tend à pourchasser l’anti-France comme Mac Carthy pourchassait les « activités anti-américaines ».

Niquer la France, c’est aussi refuser le devoir d’hypercorrection que l’idéologie assimilationniste impose aux immigrés et aux non-blancs – un devoir que le sinistre Éric Raoult a récemment voulu réaffirmer en appelant la romancière Marie Ndiaye à « l’obligation de réserve » [4]. Niquer la France, et le faire tous ensemble, c’est en d’autres termes rappeler que l’antipatriotisme ne doit pas être le privilège d’un Brassens ou d’un Renaud.

Plutôt donc que de s’égaliser par le bas en s’alignant sur l’hypercorrection de l’immigré modèle, il est urgent de reconquérir une liberté de ton, une autonomie de pensée et un droit égal à l’irrévérence, en se solidarisant avec celles et ceux qui, alors qu’ils sont les premières cibles de la chasse aux sorcières, ont le courage de l’hérésie. Ce chantier, un groupe de rap, la ZEP (Zone d’Expression Populaire) vient magnifiquement de l’ouvrir avec son hymne « Nique la France », écrit par Saïdou alias « Dias » du MAP (Ministère des Affaires populaires) et scandé par deux « vieux issus de la souche », Busta Robert et MC Jean-Pierre [5].

Enfin, le caractère ordurier de la formule rompt opportunément avec la psychologisation et la rhétorique bisounours des brutes xénophobes qui nous gouvernent, avec leur valorisation de « l’amour » et du « sentiment national », et avec leur diabolisation de « la haine » des « jeunes de banlieue ». Une « haine » dont la dimension politique et la légitimité, scandaleusement déniée, doit être prise au sérieux.

4. « Non à l’intégration par le jambon ! »

Il existe, pour souligner les méfaits de ce faux débat, une métaphore convenue : ce débat est un « écran de fumée » qui empêche de voir les vrais problèmes. L’idée est pertinente, nous venons de le voir, mais à condition de souligner ce que trop de militants de gauche oublient lorsqu’ils ont recours à cette métaphore : la fumée en question ne fait pas seulement écran, elle est aussi toxique et irrespirable – et elle empoisonne la vie de certains (étrangers, non-blancs, postcoloniaux, musulmans) plus que d’autres. Comme d’autres faux débats (sur l’immigration, l’insécurité, le voile et plus largement l’Islam) auxquels il est intimement lié, le « débat sur l’identité nationale » ne doit donc pas seulement être esquivé au profit d’un recentrage sur des questions sociales comme le chômage ou la précarité : il doit aussi être pris au sérieux et combattu en tant qu’offensive politique contre une fraction particulière de la classe ouvrière, soumettant ladite fraction à un surcroît de pression et d’oppression. A contrario, une esquive complète serait un manquement à la nécessaire solidarité entre les fractions françaises et étrangères, blanches et non-blanches, musulmanes et non-musulmanes, de la classe ouvrière.

Il faut souligner, sur ce point, le lien tout à fait opportuniste qui est tissé depuis quelques années entre identité nationale, laïcité et féminisme – un lien que toute approche historique sérieuse dément [6], et qui ne sert qu’à une chose : exclure du « Nous » politique toute présence musulmane assumée et décomplexée. Car c’est évidemment la figure-repoussoir du « voile islamique » qui sert de trait d’union entre le féminisme et la laïcité – et il faut être aveugle pour ne pas voir la profonde intrication du « débat sur l’identité nationale » avec la campagne contre la burqa et l’abjecte cabale contre Ilham Moussaïd, « la voilée du NPA ».

Face à cette machine de guerre, le slogan des Indigènes de la république, « Non à l’intégration par le jambon », constitue un bon antidote, dans la mesure où il manifeste avec radicalité le nécessaire refus des injonctions islamophobes, et plus profondément du principe même de l’intégration. Car il ne faut pas l’oublier : dans le discours de Besson comme dans l’intitulé même de son ministère, l’identité nationale est articulée à l’immigration par l’entremise d’un troisième terme qui est précisément l’intégration. « Ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale » signifie en substance : il y a un problème spécifique posé par les immigrés, ces derniers doivent donc être « intégrés », et ils doivent l’être non pas à la communauté des égaux, jouissant des mêmes droits, du même respect et des mêmes ressources socio-économiques, mais à « l’identité nationale » – c’est-à-dire à une existence mutilée, normalisée, entièrement soumise à un modèle comportemental bourgeois, urbain, masculin, hétérosexuel, blanc et catho-laïque, élevé arbitrairement au rang d’étalon « français-donc-universel ».

Bref : dans la mesure où il désigne une population-cible et stigmatise sa déviance « culturelle », le « Ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale » signifie bel et bien, en termes plus concis : « Ministère de l’intégration par le jambon ». Et l’urgence est donc bien de refuser par principe, au-delà du jambon et du racisme à peine voilé des campagnes anti-hijab et anti-burqa, le mot d’ordre d’intégration lui-même, qui est à la fois

- abusif (pourquoi serait-on obligé de s’intégrer, pourquoi devrait-on le faire à une communauté nationale plutôt qu’à une communauté de classe, de quartier ou d’affinités culturelles, politiques et / ou affectives, et pourquoi enfin certaines personnes, moins autochtones ou moins blanches que d’autres, auraient en la matière plus de gages à donner ?)

- et insuffisant (pourquoi devrait-on se satisfaire d’être inclus plutôt qu’exclu si cette inclusion nous réserve une place de subalterne et d’exploité ?).

En d’autres termes il ne saurait y avoir, du point de vue de l’émancipation et de la justice sociale, ni obligation de jambon ni devoir d’intégration ni désir d’intégration, mais simplement – et c’est un programme amplement suffisant – une exigence radicale et opiniâtre d’égalité [7].

De ce point de vue, l’ouverture, timide et tardive mais courageuse dans le climat islamophobe actuel, d’une liste du NPA à une candidate musulmane et voilée – a constitué indirectement et involontairement une excellente réponse à l’offensive bessoniste. La cabale qui a suivi ce qui aurait dû, dans un pays non-raciste, être un non-événement, a révélé le niveau d’hystérie et d’infantilisme que produit l’islamophobie dans l’ensemble de la classe politique, et la perméabilité – sous couvert de laïcité et de féminisme – de nombreuses fractions de la gauche à des thématiques qui devraient rester celles de la droite. Dans un tel contexte, l’attitude qui s’impose est un absolu soutien de principe du parti à sa candidate, bien au-delà du timide « J’assume » de Pierre-François Grond – et de l’étrange « mais ça n’a pas vocation à faire jurisprudence » qui l’a accompagné. Même si l’artillerie lourde est à cette occasion déployée contre le NPA, il est essentiel de ne pas céder à l’intimidation : ni le NPA-Vaucluse ni Ilham Moussaïd n’ont aucune leçon de laïcité ou de féminisme à recevoir, ni de la part de Sarkozy, Mélenchon ou Martine Aubry, ni de la part des fausses féministes – et vraies anti-féministes – que sont Elisabeth Badinter ou les Ni Putes ni Soumises, ni même de la part de vraies militantes féministes [8]. Que sait-on en effet du féminisme d’Ilham Moussaïd avant d’avoir discuté de la question avec elle ? Et se permet-on avec les autres candidat-e-s, du NPA ou des autres partis, comme on le fait avec Ilham Moussaïd, d’émettre a priori des doutes sur leur féminisme ?

Par ailleurs, si l’on prend la mesure du racisme d’État, de son ancienneté et de sa radicalisation récente, si l’on prend la mesure du niveau de stigmatisation que subit aujourd’hui un musulman, et plus encore une musulmane lorsqu’elle porte le voile, si par ailleurs on comprend la légitimité d’une visibilité et même d’une « Fierté LGBT » pour lutter contre l’homophobie, il ne devrait pas être difficile de comprendre que la visibilité et la fierté musulmane, qu’elles passent par un foulard assumé ou par d’autres expressions, sont légitimes face à l’islamophobie ambiante [9]. Et s’il ne fait pas de doute que la dénonciation de la visibilité et de la Fierté LGBT comme « prosélytisme homosexuel » est un contresens et une injure homophobe, il ne devrait pas faire de doute non plus que la dénonciation de la visibilité ou de la fierté musulmane comme « prosélytisme musulman » est un contresens et une injure islamophobe.

5. « Nos identités ne sont pas nationales ! »

Il n’y a pas lieu, cela dit, de disqualifier tout questionnement identitaire. Les questions « Qui suis-je ? » et « Que suis-je ? » sont des questions légitimes et aussi anciennes que l’humanité, et il serait erroné d’y voir uniquement un luxe de riches ou une lubie nombriliste. Mais comme le clament depuis plusieurs mois les Panthères Roses, nos identités ne sont pas nationales. L’identité est en effet quelque chose qui se fabrique sur un mode à la fois plus individuel et plus collectif :

- c’est l’individu qui construit, déconstruit et reconstruit tout au long de sa vie sa propre identité, plus ou moins consciemment et librement mais en se passant très bien des conseils avisés de l’autorité étatique, ou du moins cette indépendance des constructions identitaires par rapport aux appareils idéologiques d’État doit-elle être un horizon : nos identités déjà trop étatisées [10] doivent être dés-étatisées, et non ré-étatisées ou sur-étatisées ;

- et s’il est vrai qu’on ne se construit pas tout-e seul-e, coupé-e de tout groupe d’appartenance, on doit pouvoir le faire en plaçant où l’on veut son amour et sa fierté (ou éventuellement sa honte) et en valorisant ou en rejetant comme on l’entend chacun des multiples groupes d’appartenance auxquels on est lié : la nation pourquoi pas mais aussi le sexe, la race, la classe, l’orientation sexuelle, la religion, l’origine, la région, la ville, le quartier, la famille, la profession, la communauté de goût esthétique ou de sensibilité politique…

Ces micro-politiques de l’identité sont tellement subtiles, mouvantes et multidimensionnelles que l’idée même d’une définition unique et définitive de l’identité, arbitrairement bloquée au niveau national, le tout sous le haut patronage d’un ministre de la République, aurait du déclencher l’hilarité générale.

Enfin, si des question identitaires comme « qui suis-je » ou « que suis-je » en viennent à se poser avec une acuité particulière, c’est toujours en lien avec une autre question : « qu’est-ce que je vaux ? ». Tout être humain aspire à un minimum d’estime de soi, ce que Freud a nommé « satisfaction narcissique », et l’auto-définition identitaire est aussi – et peut-être avant tout – le moyen d’y parvenir en produisant une image de soi suffisamment estimable et aimable. C’est cette économie des besoins narcissiques qui surdétermine les choix identitaires : ce qui exacerbe par exemple le repli sur une appartenance familiale, religieuse, d’origine ou de quartier (ou parfois même sur une identité nationale !), c’est souvent le fait que la sphère professionnelle, l’espace social et la communauté politique sont des appartenances impossibles, dont on est en permanence exclu-e – ou inclus-e à des places subalternes et humiliantes. La dialectique à l’œuvre n’est donc pas celle, imposée, entre « l’immigration » et « l’identité nationale », ou entre « l’Islam » et « la République laïque », mais entre le mépris et le besoin de respect. En d’autres termes, si on laisse les questions « Qui suis-je » et « Que suis-je » se déployer un tant soit peu librement, sans chercher comme Sarkozy et Besson à les « nationaliser », elles se posent de manière beaucoup plus concrète et politique : « Qui suis-je et que suis-je pour qu’on me traite comme ça ? ».

Bref : la question de l’identité, si on l’envisage de manière concrète, nous emmène très loin de la nation et nous renvoie au coeur de la question sociale. Ce n’est donc pas « une autre identité nationale » – fût-elle « post-raciale », « plurielle, tolérante et multiculturelle » – qui doit être opposée à la machine de guerre bessoniste, mais une série d’identités ouvrières, précaires et chômeuses, gaies, lesbiennes et transexuelles, arabes et musulmanes, noires et asiatiques, antiracistes et antisexistes, anticapitalistes et gauchistes… et pourquoi pas islamogauchistes. Et ce n’est pas par des « débats » que ces identités pourront émerger et se définir, mais par des combats.

notes
[1] Cf. Saïd Bouamama, L’Affaire du foulard islamique, ou la production d’un racisme respectable, Éditions Le Geai Bleu, 2004

[2] Cf. Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, 1946

[3] Karl Marx, Manifeste du parti communiste

[4] La romancière avait qualifié de « monstrueuse » la « France de Sarkozy ». Cf. Collectif Les mots sont importants, « Hélas, le ridicule ne tue pas. Hommage à Marie Ndiaye ».

[5] Cf. Collectif Les mots sont importants, « La patrie en danger ! ».

[6] Les courants anti-laïques et anti-féministes sont en effet très loin d’être « étrangers à notre tradition », et ils sont même structurants dans le camp de Sarkozy et Besson. Quant au lien entre féminisme et laïcité, quels que soient les mérites du combat laïque, les féministes ont parfois dû affronter le camp laïciste qui fut par exemple l’opposant le plus acharné au vote des femmes, par peur d’un vote qui se porterait sur « le parti clérical » – sans parler de la place problématique des femmes dans la très laïciste franc-maçonnerie.

[7] Cf. Saïd Bouamama, « L’intégration contre l’égalité ».

[8] Si l’on prend au sérieux et la laïcité, et le féminisme, il est patent que toutes les formes de stigmatisation et d’exclusion des femmes voilées qui prospèrent depuis quelques années sont non seulement racistes mais également anti-laïques et anti-féministes. Cf. notamment Pierre Tevanian, « Une révolution conservatrice dans la laïcité » ; Sylvie Tissot, « Bilan d’un féminisme d’État » ; et Christine Delphy, « Antiracisme et antisexisme : un faux dilemme ».

[9] Il ne s’agit évidemment pas en disant cela de réduire le choix du foulard à une manifestation de fierté identitaire. Il s’agit plutôt de dire :

- d’une part que cette motivation identitaire est au moins possible, et le cas échéant légitime ;

- d’autre part que, dès lors qu’il est choisi, le port d’un foulard présuppose au moins, en amont de ses motivations spécifiquement religieuses, sinon la fierté, du moins l’absence de honte d’être musulmane.

[10] Sur l’étatisation des subjectivités, cf. par exemple Thomas Bernhard, Maitres anciens, Gallimard, 1988 ; Pierre Bourdieu, « Esprits d’État », Actes de la recherche en sciences sociales, n°96-97, mars 1993 ; Abdelmalek Sayad, La double absence, Seuil, 1999

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  identitarisme
03.07.2017 19:20  
Les identitaires de LMSI critiquent d'autres identitaires ou identitaristes


AutorIn: OSEF
  La lepénisation des esprits
09.07.2017 17:14  
Le texte qui suit revient sur trente ans de dérive politique, médiatique, culturelle, qui ont abouti, ce dimanche 23 avril 2017, à une nouvelle percée du Front national, aujourd’hui plus près que jamais du pouvoir présidentiel et de l’hégémonie idéologique, et d’ores-et-déjà pleinement normalisé. Il revient également sur la notion de lepénisation qui, pour analyser la vie politique française, n’a hélas pas fini de servir.

La présence de Jean-Marie Le Pen au second tour à l’élection présidentielle en 2002, l’existence d’une profonde discrimination selon l’origine réelle ou supposée, les profanations de lieux religieux (synagogues, mosquées, cimetières) : tous ces phénomènes et bien d’autres témoignent de la persistance d’un profond racisme en France. Depuis longtemps, philosophes, historiens, sociologues, mais aussi militants anti-racistes se sont efforcés d’expliquer ce phénomène, et depuis 2002 une explication semble s’être s’imposée : le racisme se nourrit des effets de la crise économique - chômage, précarité, détérioration des liens sociaux et des conditions de vie dans les quartiers populaires. Une explication insuffisante, voire pernicieuse, que le concept de "lepénisation" permet de contester.

Cette explication, que semble étayer le fort taux de vote pour le candidat du Front national parmi les ouvriers, présente un intérêt certain : plutôt que de renvoyer à des processus psychologiques, voire à une nature humaine invariablement méfiante par rapport à l’étranger, elle souligne l’impact de processus sociaux et économiques. Le racisme est ainsi appréhendé comme une production sociale. Pourtant, en le ramenant à un simple comportement de protestation, ce schéma ne prend pas en compte les opinions racistes comme des phénomènes autonomes, non réductibles à l’expression d’une colère sociale. Il tend également à passer sous silence les conséquences concrètes du racisme pour les populations qui le subissent. Enfin, il repose sur un certain nombre de présupposés qu’Annie Collovald s’est récemment attachée à réfuter.

Dans ce livre important, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, l’auteure montre, à l’aide de données électorales précises, le caractère erroné des analyses qui voient dans les classes populaires les principaux soutiens du Front national. Intégrer l’abstention et la non inscription sur les listes électorales, beaucoup plus importantes chez les classes populaires, permet de donner une plus juste mesure du pourcentage d’électeurs FN au sein de cette population. Les commerçants et professions indépendantes apparaissent alors comme les premiers soutiens du parti d’extrême droite. Dans son livre, Annie Collovald retrace la genèse de ce sens devenu commun chez les spécialistes du commentaire politique, et surtout, elle invite à s’interroger sur ses effets sociaux. Avec cette analyse, en effet, s’impose « la figure fantasmatique d’un peuple menaçant pour la stabilité de la démocratie », « délégitimant tous ceux pour qui le “peuple“ est une cause à défendre au profit de la légitimation de ceux qui pour qui le “peuple“ est un problème à résoudre » [1]. Le peuple porterait ainsi une responsabilité, compréhensible mais écrasante, dans la persistance du racisme en France.

Centrant l’explication de la crise de la démocratie et de la représentation politique sur les classes populaires, cette analyse a aussi pour effet d’exonérer les élites politiques et médiatiques de toute responsabilité. Or c’est précisément le rôle joué par la classe politique et les médias dans la montée du Front national que nous voudrions souligner, ouvrant ainsi à une autre approche du racisme. Le racisme, comme nous avons voulu l’expliquer dans notre Dictionnaire de la lepénisation des esprits [2], n’est pas, ou pas spécialement, une caractéristique de la « France d’en bas » ; il est même, à beaucoup d’égards, une production de la « France d’en haut », et le résultat de la réappropriation dans ses discours de grilles d’analyse, d’arguments, de schémas de pensée d’extrême droite. À quelle réalité renvoie ce que le ministre socialiste Robert Badinter avait, le premier, qualifié de « lepénisation des esprits » ? Quelle forme a t-elle prise et jusqu’où s’est-elle étendue ?

Cette histoire n’est pas linéaire, mais deux épisodes marquants s’en dégagent : la politisation, à partir de la fin des années 1980, de la question de l’immigration et la focalisation des débats politiques autour du « problème de l’immigration » ; la montée en force, dans la seconde moitié des années 1990, des discours sécuritaires centrés sur les jeunes des classes populaires.

Le "problème de l’immigration"

Longtemps confinée au sein de l’administration [3], la question de l’immigration a fait l’objet, à partir de la fin des années 1970, d’une politisation croissante. Investie par les associations, les médias, la classe politique, elle est devenue un des objets de clivages politiques et de débats publics. Mais, loin d’être posée de façon « neutre », cette question a été problématisée d’une certaine manière. Alors que les mouvements et les associations de gauche et d’extrême gauche engagés dans cette cause voyaient leur influence décliner, l’analyse a été recadrée à la fin des années 1980 sur les problèmes que poseraient les immigrés (et non plus ceux qu’ils subissent), que ce soit à la France, à la situation de l’emploi, aux déficits publics ou encore au niveau de délinquance [4].

Outre les médias, cette évolution doit beaucoup à un certain nombre de déclarations politiques prenant pour cible les immigrés. Si des personnalités de gauche (comme le Président François Mitterrand ou le Premier Ministre Michel Rocard [5]) ont pu participer à la désignation des immigrés comme menace, la lepénisation des esprits est d’abord le fait de la droite. Jusqu’au début des années 1990, le Parti socialiste cherche à éviter la question de l’immigration, ou alors met l’accent sur le premier volet du diptyque sur lequel va reposer la politique d’immigration en France, quels que soient les gouvernements successifs : l’« intégration » des immigrés ayant vocation à rester sur le territoire français et l’éloignement des irréguliers. Au Parti communiste, les amalgames entretenus entre drogue, délinquance et immigration sont régulièrement repris par certains maires (notamment ceux de Vitry et de Montigny-lès-Cormeilles). La direction nationale, qui initialement leur apporte son soutien, évolue toutefois, à partir de la fin des années 1980, vers d’autres positions sur la question de l’immigration, soulignant la négation des droits de l’homme et l’exploitation économique des sans papiers.

C’est donc avant tout à droite, et depuis la décision de fermer les frontières en 1974, que se développent les discours les plus répressifs à l’encontre de l’immigration, d’abord en vue d’encourager les retours d’immigrés installés en France, ensuite, devant l’échec de cette politique, pour lutter contre les arrivées régulières et irrégulières. En 1986, le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, s’illustre en procédant à l’expulsion collective de « 101 Maliens ». Des pratiques et un discours répressifs s’imposent, toujours plus médiatisés et progressivement banalisés en dépit des protestations qui peuvent s’exprimer.

L’orientation répressive se renforce au fur et à mesure que l’échec de la politique économique libérale « dure » menée par le gouvernement Chirac en 1986 apparaît patent. La question de l’immigration va devenir, après 1988, un vrai cheval de bataille. Un angle d’attaque privilégié est ainsi trouvé pour attaquer la gestion de la gauche. Mais l’objectif consiste aussi, en multipliant les déclarations de « fermeté » à l’encontre des immigrés, à récupérer les voix du Front national, dans les années où ce parti se développe considérablement, jusqu’à conquérir plusieurs sièges à l’Assemblée nationale et dans les conseils régionaux, ainsi que quelques mairies.

Au sein du discours qui se développe ainsi, deux idées, directement issues de la rhétorique d’extrême droite, reviennent sans cesse, pour gagner un caractère d’évidence de plus en plus partagée. La thématique de la menace va d’abord s’incarner dans la dénonciation d’une « invasion ».

Invasion

« Nous sommes victimes d’une invasion apparemment pacifique mais qui, évidemment, nous menace mortellement dans notre identité et notre sécurité », Jean-Marie Le Pen
« Le type de problèmes auxquels nous allons être confrontés n’est plus l’immigration, mais l’invasion », Valérie Giscard d’Estaing, UDF

« Intrusion, occupation, invasion. Les trois mots sont exacts. Pour invasion, je suis reparti consulter le dictionnaire qui donne deux définitions : action de pénétrer et de se répandre dangereusement. Et il n’est pas innocent de le comprendre. Un million de clandestins, c’est l’effectif de cent divisions, non armées certes, mais qui pèsent lourdement sur les conditions de notre existence et de notre identité nationale », Michel Poniatowski, UDF

« Ce qui était une immigration de renfort démographique devient une immigration de substitution de peuplement », Jean-Louis Debré, RPR

« Je suis maire d’une commune dans laquelle se trouvent des écoles où il y a 60 de non francophones. Je le dis calmement avec sérénité. Cela pose des problèmes aux élus locaux et cela posera dans l’avenir aux Français des problèmes considérables (...) Dans les Bouches-du-Rhône, si l’évolution actuelle se poursuit, s’il n’y a pas de diminution de la communauté étrangère, dans quelques années (probablement avant la fin du siècle), il y aura plus d’étrangers que de Français de souche », François Léotard, UDF

« Osons avancer une hypothèse : si 10% des 500 millions de jeunes Africains que l’Afrique comptera en 2025 venaient tenter leur chance en Europe chaque année, ce sont entre 30 et 50 millions de jeunes Africains qui arriveraient, soit la population d’un pays comme l’Espagne, c’est dire l’ampleur du problème que nous avons à gérer », Daniel Colin, RPR

« Les nations existent. Chacun défend son existence légitimement », Jean-Pierre Chevènement, MDC [6]

Ce vieux thème de l’extrême droite française, très prisé par Jean-Marie Le Pen, a été repris explicitement par la droite parlementaire au début des années 1980. « Il faut arrêter cette invasion », pouvait-on lire en 1983 dans un trac de Roger Chinaud et Jean-Pierre Bloch (UDF) en faveur du candidat Alain Juppé (RPR). Il est revenu en force au début des années 1990 et l’on a pu entendre le député RPR Jacques Myard prophétiser « la guerre civile » si rien n’était fait pour contenir les « hordes qui déferlent sous la pression démographique du Sud ». Ce discours fait apparaître les immigrés, non plus seulement comme des parasites ou comme un « problème » à régler, mais aussi comme des agresseurs, justifiant ainsi la violence qui leur est faite en la faisant passer pour un acte de légitime défense. Basé sur des analyses erronées (et maintes fois réfutées, notamment sur le lien entre immigration et chômage, immigration et déficits de la sécurité sociale, immigration et délinquance [7]), ce discours occulte en outre l’histoire d’une autre « migration », celle des colonisateurs français dans les pays du Maghreb et de l’Afrique noire, des violences qu’ils ont perpétrées et de la déstructuration de ces sociétés qui est aussi un des facteurs des migrations actuelles.

Ce discours sur l’invasion a été d’autant plus efficace qu’il est venu se greffer - deuxième thématique sur laquelle nous voudrions insister ici - sur une certaine conception de la nation française. L’immigration ne peut en effet être présentée comme un danger pour la France que parce que celle-ci est conçue comme une entité basée sur une « identité » homogène et immuable à travers des siècles. Cette nation, garantie par l’existence d’un socle de populations « de souche », héritière de valeurs communes, ne pourrait par conséquent se perpétuer qu’en limitant l’arrivant de corps « étrangers ». Cette conception nationaliste, construite sur un modèle « organiciste », nie l’histoire déjà longue de l’immigration en France, mais aussi les conditions sociales et économiques de l’intégration des immigrés. Cette vision se traduit surtout par une série de déclarations sur le « seuil de tolérance » et d’appels répétés à la mise en œuvre de « quotas ».

Seuil de tolérance

« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité ; sinon la France ne serait plus la France. (...) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? (...) Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-deux-Eglises, mais Colombey les deux Mosquées ! », Charles de Gaulle

« Il y a une overdose d’immigration », Jacques Chirac, RPR

« Le seuil de tolérance est franchi », Alain Juppé, RPR

« Le seuil de tolérance est dépassé depuis les années 1970 », François Mitterrand

« L’immigration est absorbable à petites doses », Jean-Pierre Chevènement [8]

L’insécurité et les nouvelles classes dangereuses

La manière de parler de l’immigration connaît certes, durant cette période, un changement positif : sans doute en raison de la légitimité acquise par les luttes de sans-papiers, la désignation du « clandestin » comme figure de la menace est devenue moins efficace, et donc moins mobilisée. Mais le contre-feu raciste ne tarde pas à se mettre en place : la « question de l’immigration » laisse la place à celle de l’« insécurité », et à la thématique de l’invasion venue de l’extérieur se substituent la mise en garde contre « la délinquance, l’insécurité et l’incivilité », l’incrimination de mineurs « de plus en plus jeunes et de plus en plus violents », la désignation de « zones de non droit où la police ne va plus » et l’invocation d’une « crise de l’autorité, des repères et des valeurs ». De cette situation, « l’angélisme et le laxisme » seraient responsables, comme on nous l’a continuellement répété à partir de 1997.

Cette analyse se généralise dès le début des années 1990. La politique de la ville mise en œuvre par la gauche sur les quartiers dits sensibles, axée sur la « participation » des habitants et la « restauration du lien social », fait alors l’objet de critiques virulentes. Gérard Larcher explique par exemple dans un rapport parlementaire que cette politique, trop sociale à son goût, occulte la responsabilité des habitants et notamment des jeunes dans les problèmes de ces quartiers.

Mais c’est, il faut bien l’admettre, le retour de la gauche au pouvoir au printemps 1997 qui marque le tournant décisif puisque cette dernière opère un spectaculaire ralliement de la gauche gouvernementale à l’idéologie dite sécuritaire. Le Parti socialiste remporte en effet les élections de juillet 2007 sur la base d’un programme énonçant « trois priorités : l’emploi, la santé et l’éducation », et quelques semaines plus tard, dans son discours d’orientation générale, le premier ministre Lionel Jospin annonce finalement « deux priorités : l’emploi et la sécurité ».

Il y a donc eu un choix politique délibéré : rien, ni dans les sondages ni dans le champ politique, ne pousse alors la gauche à adopter une telle politique. La droite vient de subir une cinglante défaite électorale, le Front national connaît une crise profonde en raison de la scission entre le FN et le MNR, et la délinquance n’arrive qu’au cinquième rang des « préoccupations des Français », derrière le chômage, la pauvreté, la maladie et les accidents de la route. Elle ne deviendra la première préoccupation qu’après plusieurs années d’une intense campagne médiatique et politique [9].

Le ralliement de la gauche gouvernementale aux dogmes sécuritaires est officialisé au colloque de Villepinte en octobre 1997 : Lionel Jospin et son ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement y déclarent que « la sécurité est une valeur de gauche », en l’inscrivant dans la filiation du « droit à la sûreté » de la Déclaration des Droits de l’Homme. Cette évolution sera légitimée par une série de tribunes, rapports et expertises fortement médiatisées : rapport sur les mineurs délinquants des députés socialistes Christine Lazerges et Jean-Pierre Balduyck publié en avril 1998 (et proposant d’instaurer un couvre-feu et de « responsabiliser les parents de délinquants » par la suppression des allocations familiales) ; manifeste lancé en septembre 1998 par neuf intellectuels, intitulé « Républicains n’ayant plus peur ! » appelant à refonder la République en « restaurant l’autorité » et en instaurant la « tolérance zéro des petites infractions » pour les mineurs des « quartiers sensibles » ; publication en 1999 d’un Que sais-je ? sur les Violences et insécurités urbaines écrit par un ancien militant d’extrême droite (Xavier Raufer) et un entrepreneur en sécurité (Alain Bauer), qui expliquent qu’« au-delà de toutes les théories d’inspiration sociologique, l’origine la plus certaine du crime, c’est le criminel lui-même ».

Plusieurs livres ont déjà mis en cause la pertinence du diagnostic avancé par le gouvernement Jospin pour justifier le virage sécuritaire [10]. On insistera ici sur ses conséquences. Car ce tournant sécuritaire ne se limite pas à des discours : il s’est traduit concrètement par une législation de plus en plus répressive, et une légitimation accrue des abus policiers [11]. La loi sur la sécurité quotidienne, votée à la quasi unanimité en 2001, crée par exemple un nouveau délit, la « fraude habituelle » : les personnes interpellées dix fois pour fraude dans les transports en commun sont désormais passibles de six mois de prison et de 7500 euros d’amendes. Une autre loi votée au même moment autorise les forces de police à déloger les jeunes qui se regroupent dans les halls d’immeuble, même si aucun délit n’a été commis.

Ce tournant sécuritaire participe de la lepénisation des esprits dans la mesure où il entretient et attise la stigmatisation des classes populaires, et plus particulièrement de la jeunesse immigrée ou issue de l’immigration, dont la présence et les comportements sont présentés comme la cause des problèmes. Et si la menace ne semble plus provenir de l’extérieur du pays, le discours sécuritaire souligne toutefois de manière quasi-systématique l’origine « étrangère » de ces populations, en la présentant comme un élément crucial des problèmes sociaux. Le rapport Bénisiti, rédigé par un député de droite en 2004, constitue l’aboutissement de ce processus : consacré aux problèmes de délinquance, il met en cause le bilinguisme des enfants issus de l’immigration et appelle à stopper l’apprentissage de tout « patois » au sein de ces familles.

La volonté exprimée par Sarkozy en novembre 2005 d’expulser les émeutiers étrangers hors de France procède d’une même grille de lecture : il véhicule sournoisement l’idée que les « agitateurs » sont forcément des étrangers et consacre un fonctionnement républicain qui, loin de l’indifférence aux origines dont se prévaut la République, ne cesse de produire et d’institutionnaliser des catégories ethnicisées et essentialisées. Des « sauvageons » dont parlait le ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement aux « racailles » évoqués par son homologue du gouvernement Raffarin, on retrouve ce double processus de stigmatisation caractéristique des nouvelles classes dangereuses : l’insistance sur la délinquance et la focalisation sur les origines étrangères.

La montée en force des grilles de lecture sécuritaires a ainsi directement conforté l’analyse de Jean-Marie Le Pen selon laquelle les problèmes sociaux renverraient aux comportements déviants d’une population étrangère mal intégrée. Cette lepénisation des esprits, qui a rendu possible la présence du leader du Front national au second tour des élections présidentielles de 2002 sans même qu’il ait besoin de faire campagne, a eu des effets redoutables pour la gauche. L’hégémonie de l’approche raciste et culturaliste des problèmes sociaux s’opère aux dépens des grilles d’analyse sociales portées par la gauche depuis le dix-neuvième siècle : l’idée que les déviances sociales ne relèvent pas simplement de comportements individuels à réprimer mais renvoient à des causes socio-économiques, sur lesquelles seule une action collective peut jouer peut jouer.

Et de fait, dès la fin des années 1980, il est devenu quasiment impossible au sein de la classe politique française d’aborder l’immigration sans partir du constat d’un problème posé par l’immigration à la France. C’est donc d’un même mouvement son identité sociale et son identité anti-raciste qu’abandonne le Parti socialiste : tout se passe comment si les dirigeants de ce parti avaient renoncé à voir dans les immigrés et leurs descendants des alliés ou des victimes à défendre pour les présenter avant tout comme des fauteurs de troubles. En dépit de la création par la ministre Martine Aubry de l’éphémère Groupe d’études et de lutte contre les discriminations, ce combat ne sera jamais une priorité politique, alors même que plusieurs études témoignent d’une discrimination massive, que ce soit dans l’emploi ou dans le logement, ou encore face à la police [12].

Le « péril islamiste »

Depuis lors, on observe une certaine continuité. Au sauvageon incriminé par Jean-Pierre Chevènement fait écho la racaille dénoncée par Nicolas Sarkozy. Mais une différence de taille sépare les deux discours : là où le ministre de Jospin organisait tout son propos autour d’une opposition entre « la République » porteuse de droit et d’égalité et les jeunes délinquants en perte de repères, c’est sa propre personne que Nicolas Sarkozy présente comme recours face à la « racaille ». À cet égard, ce ne sont plus seulement des relents racistes que l’on entend mais une valorisation de la figure individuelle du chef guerrier et viril (comme le sous-entend d’ailleurs la figure phallique du karcher dans la célèbre saillie du candidat Sarkozy). Une figure caractéristique du lepénisme comme de tous les fascismes.

Ces figures plus ou moins fantasmées autour desquelles s’est organisé le débat public – au détriment par exemple du chômeur ou de l’ouvrier – n’ont cessé d’évoluer, en se focalisant notamment sur l’Islam et sur deux figures-repoussoir : le barbu et la voilée [13]. La conception culturaliste et à relents racistes d’un « choc des civilisations » fait ici sentir son influence, renforcée après le 11 septembre et la campagne bushienne contre l’Irak. Théorisée initialement par Samuel Huntington, cette thèse s’incarne aujourd’hui dans une doxa largement reprise en France, opposant un Islam par essence dangereux, violent et obscurantiste à un Occident incarnant les valeurs de laïcité, de liberté et d’égalité.

Cette focalisation récente sur les populations maghrébines, d’origine maghrébine ou plus largement associées au « monde musulman » nous incite à nous interroger, au-delà de l’influence de l’extrême droite française, sur le rôle que joue, dans la persistance du racisme, l’imaginaire et l’idéologie coloniale – une idéologie qui a irrigué l’ensemble de la classe politique et de la société française [14].

p.-s.
Initialement paru dans la revue La Pensée en mai 2006, ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

notes
[1] Annie Collovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, Broissieux, Le Croquant, 2004, p 18. Sur la haine du peuple que manifeste l’incrimination de « l’individu démocratique » tout puissant, voir aussi Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.

[2] Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Paris, Esprit frappeur, 2002

[3] Sur le traitement de l’immigration dans la période 1945-1975, voir Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France, Paris, Grasset, 2005

[4] Pour une analyse de cette évolution dans la presse, voir Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots, Paris, Kimé, 1991

[5] Le premier ayant déclaré en 1989 que le seuil de tolérance était atteint, tandis que le second estime, en 1990, que la France ne peut accueillir « toute la misère du monde ».

[6] J.-M. Le Pen, Présent, 30-31/09/1991 et 02/10/1991 cité dans M. Souchard, S. Wahnich et alii, Le Pen, les mots, Paris, Le Monde éditions, 1998 ; V. Giscard d’Estaing, Le Figaro Magazine, 21/09/ 1991 ; M. Poniatowski, cité dans l’Evénement du Jeudi, 31/10/1991 ; J.L.D Debré, Le Figaro, 97/11/1996 ; F. Léotard, France Inter, 03/10/1983, cité par M. Chemillier-Gendreau dans L’injustifiable, Bayard-Edition, 1998 ; D. Colin, Assemblée nationale, 17/12/1996, Journal Officiel, p. 8449 ; J.P. Chevènement, Le Monde, 26/02/1997.

[7] Voir sur ces points les articles « Avantages sociaux », « Chômage », « Délinquance », « Misère du monde », du Dictionnaire de la lepénisation des esprits, op.cit.

[8] Ch. De Gaulle, cité par A. Peyrefitte dans C’était de Gaulle, De Fallois, 1994 ; J. Chirac, 22/02/1991 et 21/06/1991 ; A. Juppé, La voix des Français, février 1991 ; F. Mitterrand, Antenne 2, 10/12/1989 ; Jean-Pierre Chevènement, Le Monde, 26/02/1997

[9] Cf. Pierre Tevanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, L’Esprit frappeur, 2003.

[10] Laurent Mucchielli, Violences et insécurité : fantasmes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2002.

[11] Voir la chronologie de ces lois sur le site LMSI : « De Chevènement à Sarkozy : généalogie du nouvel ordre sécuritaire (1997-2004) ». Voir aussi Laurent Bonelli, La France a peur, La découverte, 2007.

[12] Cf. Pierre Tevanian, « Une discrimination systémique. Quelques données chiffrée sur le racisme et son impunité ».

[13] Sur ces figures voir Nacira Guenif-Souilamas et Eric Massé, Les féministes et le garçon arabe, Editions de l’aube, 2004, et Pierre Tevanian, Le voile médiatique, Raisons, d’agir, 2005, et La république du mépris, La Découverte, 2007

[14] Cf. Pierre Tevanian, La République du mépris, La découverte, 2007.

 http://lmsi.net/La-lepenisation-des-esprits


AutorIn: Pierre Tevanian, Sylvie Tissot
  LMSI
24.07.2017 12:11  
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1 critique de l'extrême droite musulmane est manquante (ou inconcevable pour ces gens là)


AutorIn: LMSI
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