L’Iran et les pays arabes
  Theme(s) Guerre -  
  01-01-2005 09:03
Auteur : Mohamed Nabil
 
 
  Dans une perspective politique et même sociologique, l’Iran, avec sa position géostratégique, son passé historique imposant et ses ressources pétrolières remarquables, prend une place considérable au Moyen-Orient. Il joue un rôle significatif sur l’échiquier de la région et sa politique étrangère reste complexe. La politique iranienne interne et externe soulève plusieurs points d’interrogation essentiellement sur la relation entre le politique et le religieux.  
     
  Mohamed Nabil *
 hikmat@swissinfo.org

Dans une perspective politique et même sociologique, l’Iran, avec sa position géostratégique, son passé historique imposant et ses ressources pétrolières remarquables, prend une place considérable au Moyen-Orient. Il joue un rôle significatif sur l’échiquier de la région et sa politique étrangère reste complexe. La politique iranienne interne et externe soulève plusieurs points d’interrogation essentiellement sur la relation entre le politique et le religieux.

Mon objectif dans ce travail est de montrer les conséquences de la politique du régime iranien pendant la période entre 1951 et 1988 pour les pays arabes du Moyen-Orient. On peut diviser cette politique en deux parties essentielles : une période prérévolutionnaires et une autre postrévolutionnaire.

1- L’Iran sous le régime du Mohammed-Reza Shah Pahlawi

La politique iranienne prérévolutionnaire a été marquée par la dictature de Mohammed-Reza Shah Pahlawi, leader soutenu par les Britanniques et les Américaines, qui a régné de 1941 jusqu’à 1979. Ce jeune dirigeant « avait du mal a faire accepter son autorité à un peuple traumatisé par vingt ans de pouvoir despotique et par une double occupation étrangère ». (1)

En suivant l’exemple turc, Reza voulait mettre en place un régime politique pro-occidental, afin de moderniser le pays. Il s’est efforcé « d’européaniser culturellement la Perse ». (2) C’était dans ce climat de changement que la question de ressources pétrolières devenait envahissante. D’abord, le conflit avec l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) est apparu. L’intention d’exploiter le pétrole iranien pour cette compagnie anglaise a poussé le politicien Mossadegh et ses alliés à organiser au palais du Shah le Front National, qui ensuite participait à une campagne électorale portant sur la question pétrolière en Iran. Cette campagne conduisait le Front National à la victoire.

Après cette réussite électorale, le Majlis (parlement iranien) a voté la loi de nationalisation du pétrole. Suite à un bref intérim, Mossadegh est devenu Premier ministre, et par la suite, il a profité de son nouveau pouvoir pour faire élire Abdellah Mo’Azzami comme président du Majlis à la place de Kashâni. « Ce procédé fort peu démocratique et anti-constitutionnel donnait raison aux ennemis du Front National et permit au Shah de changer le gouvernement ». (3)

Le 15 août 1953, le Shah a signé le décret révoquant Mossadegh et nommant comme nouveau Premier ministre Zâhdi. Le scénario politique de la nationalisation du pétrole par Mossadegh a influencé la politique intérieure des pays arabes du Moyen-Orient, surtout les voisins de l’Iran, qui ont commencé à défendre leurs intérêts nationaux, comme l’Irak. Ce dernier qui dispose aussi des ressources pétrolières énormes.

La politique du Shah a touché d’autres pays arabes de la région. Dans ce sens, en 1959, le Majlis iranien a décidé de faire des Emirats la quatrième province de l’Iran impérial. En effet, dès l’annonce de la constitution de la fédération des Emirats Arabes Unis le 2 décembre 1971, Téhéran a refusé de reconnaître le nouvel État.

En outre, la politique saoudienne n’était pas loin des influences du régime du Shah. L’Arabie Saoudite fait partie des enjeux géopolitiques du Moyen-Orient. À titre d’exemple, en 1976, elle a répondu « par une fin de non-recevoir au projet de pacte de sécurité collective, proposé par Téhéran. En revanche, la monarchie wahhabite accentue ses pressions sur les roitelets voisins : elle obtient la suspension de la vie parlementaire à Bahreïn en 1975, au Koweït en 1976 ».(4)

Les relations irano-irakiennes ont pris une place considérable dans la scène politique irano-arabe au Moyen-Orient. Dans ce contexte, le problème des résistants kurdes soutenus par l’Iran, demeure une préoccupation majeure pour l’Irak. Pour régler ce conflit, en 1975 Saddam Hussein, lors d’un sommet de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), a signé un accord avec le Shah, selon lequel « l’Irak renonce à ses prétentions sur le Chatt al Arab et, en échange, l’Iran coupe son aide à la résistance kurde ».(5) On peut additionner que l’évolution de l’Irak a posé plusieurs problèmes de sécurité pas seulement par rapport aux troubles du Kurdistan mais aussi à cause de l’influence traditionnelle des lieux saints de Najaf et de Karbala sur les religieux chiites.

Le conflit israélo-arabe a pris une place centrale dans la sphère politique du Shah par rapport aux pays arabes. Téhéran a décidé de vendre le pétrole à Israël, que les pays arabes avaient refusé d’exporter vers l’état hébreu. En plus, l’annonce officielle par le Shah en 1960 de la reconnaissance d’Israël, a provoqué immédiatement la rupture avec l’Égypte.

Par ailleurs, l’objectif de la politique du Shah était d’assurer la stabilité des États arabes existants dans la région. Cette préoccupation politique se traduisait par les interventions iraniennes dans la région, qui voulaient assurer à la fois la liberté de la navigation dans la région du Golfe et la survie des régimes arabes. Dans cette tension politique, le débat sur la sécurité dans plusieurs pays arabes au Moyen Orient s’est approfondi. En novembre 1974, « la marine irakienne montre son pavillon dans les principaux ports arabes du Golfe, et Bagdad préconise la formation d’une force militaire arabe maritime pour faire face à toutes les visées impérialiste et expansionnistes. Le 5 décembre 1974, Fayçal d’Arabie Saoudite, inaugure la faculté de technologie et de pétrochimie de Dammam ». (6)

À cause du conflit israélo-arabe et après la reconnaissance de l’État hébreu, l’Iran et Israël partageaient la même méfiance envers les pays arabes. Les relations irano- israéliennes s’expliquaient par la position de l’Égypte comme un centre politique arabe, que le Shah détestait, et l’attitude égyptienne négative envers le régime du Shah. Ainsi, ce dernier disait : « Nous restons vigilant, car partout où un incendie s’allume en Asie ou en Afrique, on trouve le spectre de Nasser et de son Islam politisé ». (7)

En général, la menace iranienne sous le régime du Shah était au niveau idéologique, financière et militaire. Alors, l’Iran voulait jouer un rôle majeur dans le monde, particulièrement au Moyen-Orient, mais les conséquences de la stratégie politique du Shah étaient défavorables. Si on prend le plan militaire, on constate que « la politique d’armement faite par le Shah apparaît comme ayant été contre-productive. Il semble en effet probable que le suréquipement technique de l’armée iranienne a créé au sein de celle-ci des difficultés, qui ont contribué à sa relative paralysie dans le conflit interne ». (8)

2- La politique iranienne sous l’autorité du Khomeynisme

L’Iran a tenté de sortir de l’emprise du régime totalitaire du Shah qui a instauré une vraie dictature depuis 1953. En novembre 1979, la révolution islamique, guidée par Khomeiny, a chassé le Shah qui a quitté le pays vers les États-Unis ou il s’est exilé. Cet événement a poussé des militants de la Révolution à envahir l’ambassade américaine à Téhéran, prenant en otages cinquante-trois personnes. En échange de leur libération, le régime de Khomeiny a exigé le retour du Shah à Téhéran afin qu’il soit jugé. Sans qu’un accord officiel soit intervenu, les otages étaient finalement relâchés en janvier 1981.
Dominée par la personnalité de son fondateur, la nouvelle république a instauré une politique interne et externe menée par une classe politique dirigée par un seul membre du clergé, à savoir Kohmeiny. Ce dernier a exécuté des milliers de membres de la Savak (la police secrète iranienne) et des partisans du Shah. L’impact du Khomeynisme pour les pays arabes de la région commence en Irak, avec l’attentat de l’Université al Moustansiriyya de Bagdad, commis le 1er avril 1980 par un étudiant iranien et ciblant Tarek Azziz, le premier ministre irakien. Cet incident a dévoilé que l’Irak était infiltré par l’organisation Daawat al Islam, établie en Iran, qui se réclamait des thèses de Khomeiny. La révolution iranienne était « une menace pour la souveraineté et à la sécurité des pays arabes voisins, notamment ceux du Golfe et plus précisément l’Irak ». (9) Il faut aussi prendre en considération les attaques iraniennes contre les institutions irakiennes, comme l’ambassade d’Irak à Téhéran, et les prises de position des dirigeants iraniens, appelant les Irakiens à se révolter contre leur régime. L’hostilité iranienne à l’égard du nationalisme arabe a pris une place centrale dans l’idéologie de la république islamique. Dans ce sens, Bani Sadr, ministre des finances et de l’économie, déclarait le 23 décembre 1979 au journal libanais An-Nahar : « le nationalisme arabe présente les mêmes caractéristiques que le sionisme. Il n’est en aucune manière conforme à l’Islam » (10). Cette religion, porteuse d’un nouveau message, a provoqué des changements importants en Perse et dans les relations de l’Iran avec ses voisins.

En septembre 1980, l’Irak a exigé la révision de l’accord d’Alger de 1975 entre Bagdad et Téhéran mettant fin à leur différent frontalier et entraînant l’arrêt de toute aide iranienne à la rébellion kurde. Cette révision refusée, l’Irak abroge unilatéralement l’accord et attaque l’Iran. Nul ne peut nier que cette guerre irako-iranienne, qui a éclaté le 22 septembre 1980, a marqué la scène politique dans la région.

Un autre facteur essentiel s’ajoute dans le conflit irako-iranien : les ressources pétrolières qui restent à la fois un enjeu économique et politique. Dans ce contexte, la politique iranienne a soulevé la réaction du voisin saoudien. D’abord, l’Arabie Saoudite a frôlé le risque d’être entraîné dans les confrontations armées. En avril 1984, Téhéran reproche aux dirigeants des monarchies, dont les Saoudiens, de s’être éloignés des préceptes de l’Islam et d’être des alliés des Américains et d’Israël. Les relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ont connu un nouveau tournant. En 1987, « les Saoudiens prônent la fermeté et reconnaissent l’inanité d’une politique d’apaisement avec la république islamique, qui non seulement ne désarme pas mais s’attaque aux fondements mêmes de la dynastie des Saoud » (11). La stratégie politique du Khomeynisme a visé à contrer la trahison des partisans de l’Occident qui voulaient dissuader les Musulmans.

L’Arabie Saoudite a cherché à affaiblir la révolution islamique. Elle a profité de l’engagement de l’Iran et de l’Irak dans la guerre du Golfe pour mettre en place le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), avec le Koweït, Qatar, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et Oman. Le 12 novembre 1981, un animateur de Radio Téhéran, a considéré le CCG comme « une alliance militaire dirigée par les cercles impérialistes similaires à l’OTAN, dont la principale raison d’être est d’empêcher la victoire de la révolution islamique dans la région » (12).
En outre, dans le but d’éviter les événements violents comme ceux de juillet 1987 à la Mecque, l’Arabie Saoudite a décidé de réduire le quota des pèlerins de chaque pays, principalement l’Iran. Le problème du pèlerinage entre l’Iran et l’Arabie Saoudite demeure « une source constante de la tension durant 17 ans depuis la révolution » (13). Par la suite, le 26 avril 1988, les Saoudiens ont coupé les relations diplomatiques avec l’Iran.

La politique iranienne a aussi touché d’autres pays arabes de la région. Au Liban, le régime iranien a pu exporter sa révolution islamique. Il faut souligner que le rôle du Liban et de la Syrie demeure majeure dans le contexte du conflit israélo-palestinien. La Syrie a donné le feu vert à la participation de l’Iran au jeu libanais, ce qui a fait partie de l’alliance stratégique entre le Liban et la Syrie. Dès le début de la révolution, l’Iran a senti l’importance de Liban dans la réalisation de son projet politique. Par conséquent, le Liban a abrité la communauté chiite, notamment la résistance arabe Amal, qui est la principale organisation politique et militaire fondée par le chiite Imam Musa al-Sadr. Ce mouvement, influencé par la révolution iranienne de 1979, a une vision nationaliste de l’Islam, et se bat pour la position de sa communauté chiite au sein de l’état libanais. Amal était impliqué dans des attaques contre les Israéliens au sud du Liban, à un moindre degré que le Hezbollah, une organisation islamiste de combat, appuyée par l’Iran et mobilisant la jeunesse chiite contre les Israéliens. En résultat, la position politique iranienne au Liban est devenue primordiale. « Le Khomeynisme fait aujourd’hui partie intégrante du paysage politique libanais » (14).

L’Iran a encore le rêve d’instaurer une république islamique au Liban, mais la Syrie reste un grand obstacle. Le régime de Damas contrôle la présence iranienne, tout en gardant les liens politiques avec Téhéran, basés seulement sur des fins stratégiques.

En somme, on peut dire que la révolution iranienne a frappé l’esprit des pays arabes au Moyen Orient par sa nature anti-impérialiste et son caractère islamique. Elle reste le seul pays du monde où le chiisme est la religion de l’État.

3-Conclusion

En conclusion, je constate que la politique étrangère de l’Iran durant la période étudiée (1951 – 1988) a été ambivalente. D’abord, l’objectif de la politique iranienne sous le régime du Shah était la recherche de la quête d’une politique d’indépendance nationale. En profitant des ressources de l’or noir, le Shah a voulu faire de l’Iran une puissance politique et militaire au Moyen-Orient. Le souci principal du Téhéran était de stabiliser les États arabes de la région. Cela explique les interventions iraniennes dans plusieurs pays voisins. Ensuite, sous le régime du Khomeiny, l’Islam politique chiite était l’idéologie de l’État. Dans ce sens, l’interprétation de l’Islam par Khomeiny consiste à « refuser toute légitimité à ceux qui ont usurpé le pouvoir. […] L’histoire n’est qu’un chapelet de trahisons des dirigeants qui ont gouverné les sociétés musulmanes » (15). Cette instrumentalisation de l’histoire de l’Islam a incité les pays arabes musulmans, particulièrement l’Arabie Saoudite, à mener des politiques réactives. Cette dernière a considéré que le Khomeynisme menace son État basé sur une autre interprétation politique de l’Islam, à savoir le Wahhabisme. Alors, la présence de la religion et la volonté iranienne d’être un grand gendarme au Moyen Orient ont poussé les pays arabes de la région, surtout les Saoudiens et les Irakiens, à contester la politique de Téhéran.

En bref, la situation géostratégique exceptionnelle, les ressources pétrolières et la l’ancrage profond de l’Islam dans les sociétés au Moyen Orient ont permis à l’Iran de jouer le rôle d’un acteur politique crucial et d’un partenaire primordial et incontournable dans le maintien de la stabilité dans la région.

Bibliographie :
(1) DIGARD Jean-Pierre, HOURCADE Bernard, RICHARD Yann, L’Iran au XXe siècle. Librairie Arthème Fayard, 1996, p. 97.

(2) DERRIENNIC Jean-Pierre, Le Moyen-Orient au XXe siècle : Sociétés politiques et relations internationales. Seconde édition, Armand Colin, Paris, 1983, p. 73.

(3) DIGARD Jean-Pierre, HOURCADE Bernard, RICHARD Yann, L’Iran au XXe siècle. Librairie Arthème Fayard, 1996, p. 111.

(4) GRESH Alain, VIDAL Dominique, Golfe : Clefs pou une guerre annoncée. Collection : La mémoire du monde. Le Monde Éditions, Paris, 1991, p. 118.

(5) Ibid, p. 117

(6) ZORGBIBE Charles, Géopolitique et histoire du Golfe. Collection : Que sais-je? Presses Universitaires de France, Paris, 1991, p. 67.

(7) SAHEBJAM Freidoun, L’Iran des Pahlavis, Éditions Berger-Levrault, Paris, 1966, p. 394, 395.

(8) CLOUTIER Marcel, DERRIENNIC Jean-Pierre, La Révolution Iranienne et la situation au Moyen-Orient. Dans : Centre québecois de relations internationales, « L’Iran d’hier et de demain. » Choix, Québec, 1980, p. 79.

(9) FIRZLI Nicola, Le conflit irako-iranien, Éditions du Monde Arabe, Paris, 1982, p. 22.

(10) Ibid, p. 28.

(11) DJALILI Mohammad-Reza, Diplomatie islamique : Stratégie internationale du khomeynisme. Presses Universitaires de France, Paris, 1989, p. 165.

(12) Ibid, p. 161.

(13) CHUBIN Shahram, Iran – Saudi Arabia Relations and Regional Order, NY : Oxford University Press for the International Institute for Strategic Studies, New York, Oxford (England), 1996, p. 17.

(14) DJALILI Mohammad-Reza, Diplomatie islamique : Stratégie internationale du khomeynisme. Presses Universitaires de France, Paris, 1989, p. 176.

(15) NIKPEY Amir, Politique et religion en Iran contemporain : Naissance d’une institution. L’Harmattan, Paris, Montréal (Qc), 2001, p. 207.

*Journaliste et chercheur au Canada
-30-

 
     
 
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