| |
SOUFFRIR POUR ETRE BELLE
Dans un petit village, nous rencontrons un groupe de vieilles dames qui, chaque matin, accomplissent quelques pas de danse pour se maintenir en bonne forme. On ne dirait pas, à les voir sautiller, que ce sont là la dernière génération des femmes aux pieds bandés. Mais lorsque la caméra s’abaisse, l’image est cruelle : les jolies petites chaussures de couleur, rappelant des chaussons de bébés, cachent des moignons recroquevillés, des pieds atrophiés d’une longueur de huit centimètres ! Bandés dès la petite enfance, les pieds cessaient de grandir, réprimés, au cours d’une longue torture qui durait toute la vie.
« Nous n’avions pas le choix, explique une des vieilles dames. Nous étions forcées, et il était impensable de trouver un mari sans cela. »
Cette violence faite aux femmes, imposée encore sous la dynastie mandchoue et même au-delà, a finalement disparu, grâce à la Révolution Culturelle. Tout jeune, Mao s’était élevé contre cette pratique cruelle, s’attirant ainsi les foudres des pouvoirs traditionnels et du patriarcat. Etant parmi les premiers à avoir reconnu la femme comme l’égale de l’homme, à lui avoir ouvert la porte des écoles et des universités, Mao pensait également, en fidèle lecteur de Rousseau, que ce qui viole la nature ne peut pas être bon ; or, la nature prescrit au corps de se développer sans entrave. Ces acquis sociaux, ces luttes pour l’émancipation de la femme et le respect de la nature humaine, fruits de la révolution communiste, semblent avoir été oubliés par de nombreux Chinois qui n’hésitent pas, aujourd’hui, à refaire de leurs femmes des objets décoratifs et à les envoyer chez des chirurgiens pour les faire ressembler à quelque chose de tout à fait étranger à leur nature.
PATRONS ET CHIRURGIENS : UNE ALLIANCE DOUTEUSE
Un chef d’entreprise témoigne sans complexe devant la caméra : « J’encourage mes employées à recourir à la chirurgie esthétique en leur faisant comprendre que plus elles seront belles, mieux les affaires se porteront et plus l’entreprise y gagnera. Idéalement, je voudrais que toutes mes employées passent sur la table d’opération. Dans le cas d’une employée vraiment efficace, l’entreprise pourrait même envisager de lui offrir l’opération. »
Le sourire cynique et sans état d’âme de ce proxénète d’un nouveau genre prouve à lui seul que la Chine va mal, que son gouvernement, gangrené par les compromissions avec l’étranger et la corruption, est dépassé par ces intrusions du libéralisme sur le territoire socialiste, au sein même de ce formidable bastion de résistance à l’impérialisme américain qu’était jusqu’ici la République Populaire. Un parti, pourtant puissant, qui tolère au grand jour l’action de tels individus dans son peuple, ne mérite plus le nom de communiste. Le prolétariat chinois s’est-il soulevé, avec ses centaines de millions de bras, pour cela ? A-t-il remué le pays de fond en comble durant des années, a-t-il renversé les anciens abus et les vieilles oppressions pour retrouver, dans la bourgeoisie qu’il a lui-même élevé au pouvoir (fatale erreur !) la même exploitation, la même toute-puissance des patrons, avec, comme corollaire, l’assujettissement des femmes à l’économie de marché ? La Chine doit se reprendre en mains, il est temps !
Nous rencontrons ensuite un docteur. Ancien dentiste passé à la chirurgie esthétique, il a fait fortune en participant à l’émergence de ce nouveau marché. Empressé, il saute dans sa voiture de luxe, rutilante et aérodynamique, et part exercer sa spécialité : le débridage des yeux. Il pratique parfois jusqu’à vingt opérations de ce type par jour ! « Le modèle actuel de beauté pour les Chinoises, c’est le type occidental : yeux ronds, peau claire, formes pleines, cheveux blonds. » explique-t-il, sans se poser la question de savoir si cette fascination est saine ou non. Il n’est pas là pour porter un jugement, mais pour faire de l’argent.
Nous retrouvons une de ses patientes dans la salle d’attente ; elle explique qu’elle est ici pour faire « comme ses amies », dont plusieurs se sont déjà fait débrider les yeux. La pression sociale est forte, et parmi la classe bourgeoise, aller se faire refaire le visage ou le corps est devenu aussi banal qu’aller chez le coiffeur.
CHEN LILI : L’OBSESSION OCCIDENTALE
Une des patientes de notre chirurgien, Chen Lili, s’est faite débrider. Obsédée par la beauté, ou plus exactement par les canons occidentaux de la beauté, elle compte apporter progressivement des modifications à tout son corps, pour, dit-elle, ressembler aux poupées Barbie avec lesquelles elle aimait jouer étant enfant – ne vous avais-je pas parlé d’impérialisme ? Chen a abandonné ses études pour devenir animatrice de télévision pour une émission consacrée à la beauté. Nous la suivons dans une fête de famille, le mariage de son cousin, où c’est en fait elle qui tient la vedette, exhibant à qui veut la voir son nouveau visage et attendant avec anxiété la réaction de sa grand-mère…
« Tu as toujours ton accent chinois, mais tu as maintenant un physique de mannequin international » lui dit un de ses cousins. C’est censé être un compliment – et c’est cela qui est tragique, que le reniement de sa culture soit devenu, chez de nombreux peuples, une marque d’excellence !
Il est difficile, sur les images, de savoir si les proches de Chen sont réellement fiers ou s’ils n’éprouvent pas un vague malaise, celui d’accueillir une étrangère à la table familiale… Car, reconnaissons-le, si Chen est d’une beauté certaine, si elle est extrêmement plaisante à regarder, on a, en la voyant, l’impression diffuse qu’il lui manque quelque chose qui ajouterait à sa beauté, qui rendrait cette dernière plus complète : des yeux bridés ! En effet, ses yeux ronds, surprenants, sont comme une anomalie, faisant penser (excusez de l’image) à ces créatures chimériques de la mythologie, tels Pégase ou le Minotaure, qui associent en un seul animal les caractéristiques de plusieurs. Cela ne semble pas être un problème pour Chen, car elle confie au journaliste qu’à présent, elle compte poursuivre sa transformation en Occidentale, qu’elle est prête à investir tout son argent dans ce qui est l’objectif de sa vie, à savoir se refaire le nez, se teindre les cheveux en blond et les yeux en bleu… Consternant.
AUTO-RACISME ET IMPERIALISME LIBERAL
Alors, que se passe-t-il en Chine pour que ses habitants aient honte à ce point de leurs caractères ethniques qu’ils cherchent à les faire disparaître à coups de bistouri ?
Le Parti Communiste Chinois, s’il rayonne sur le plan extérieur et s’élève pas à pas pour devenir un empire extrêmement puissant, capable de tenir tête aux Etats Unis, comme c’était le cas hier de l’URSS, ne peut pas se vanter d’autant de succès sur le plan de la politique intérieure. Sa vénalité n’est plus un secret pour personne, et l’ouverture de la Chine au marché étranger, voulue par le Parti, montre bien que pour ce dernier, le communisme n’est plus qu’un vain mot. En vendant son âme au capital, le Parti a perdu ce qu’il lui restait de crédibilité auprès de la population, et ce n’est pas par la répression et la censure qu’il la recouvrera. Pas étonnant, après toutes ces compromissions avec le capitalisme (Mao doit se retourner dans sa tombe !) que le peuple, désenchanté, ait abandonné le combat pour l’égalité, et qu’il préfère s’occuper de choses plus futiles. La politique de l’enfant unique, rendue nécessaire par les conditions démographiques, a favorisé cet état d’esprit, en réinstaurant dans les familles le culte de l’enfant roi.
Le communisme chinois est mort, vive le communisme chinois ! pourrait-on dire – car il a encore une grande histoire devant lui, soyons-en certains – mais en attendant, nous constatons en Chine un grave problème identitaire. A quoi se résume-t-il ? A un reniement ethnique, véhiculé par une nouvelle propagande libérale, vectrice, de par son histoire, d’une autre ethnie, celle des Occidentaux. Le vecteur étant d’ordre idéologique, il y a aussi un phénomène de reniement sur ce plan-là : on ne peut pas accepter les valeurs du libéralisme sans rejeter celles du socialisme.
Il y a donc, chez un certain nombre de Chinois, une forme étrange de racisme, apparue avec l’histoire coloniale et la mondialisation, et qu’on appelle auto-racisme. Le Chinois ne s’aime pas lui-même, il n’aime pas son physique, il n’aime pas le type oriental, il lui préfère le type occidental, glorifié par les médias et omniprésent dans la publicité depuis que le Parti a ouvert son marché aux investisseurs étrangers… Cette infection libérale, ce sont les gouvernants qui l’ont voulue, et ils commencent déjà à s’en mordre les doigts. Quoi qu’il en soit, cette vague grandissante de la chirurgie esthétique est le signe le plus évident d’un auto-racisme maladif. Ce n’est pas tant l’usage de la chirurgie esthétique qui est en cause, que son orientation résolument anti-chinoise.
Un peuple qui se renie est un peuple qui va mal, très mal, qui précipite volontairement son extinction morale, à la manière d’un suicide. Pourtant, le peuple chinois ne mérite pas ça. Son histoire est glorieuse, sa culture est millénaire, et il doit absolument se relever, retrouver son indépendance, refuser une colonisation qui n’a rien de bon à lui apporter sinon un matérialisme destructeur. Il doit, comme à ses grands jours, s’affirmer comme une nation forte, tout en conservant cet idéal d’internationalisme qui a été la base de sa révolution. Et surtout, surtout, il doit comprendre qu’il ne peut y avoir d’égalité sans affirmation de la différence. La lutte pour l’égalité des peuples, pour une équité des droits de tous, contre les discriminations et le racisme, sera différentialiste ou ne sera pas.
|
|