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Lettre Ouverte de l’anthropologue bolivien Alvaro DIEZ ASTETE à Matilde ASENSI.
La Paz, 19 juin 2005
Madame Matilde ASENSI Espagne.
Madame,
Je vous ai envoyé cette lettre ouverte pour vous proposer une lecture réfléchie sur la propriété de votre roman « El origen perdido » (L’origine perdue), en notant quelques extrémités que mon éthique, personnelle et professionnelle, a trouvé inacceptables en plus d’un aspect.
Je me réfère au traitement que vous avez donné au thème – et ses sources – qui déterminent votre œuvre, laquelle me choque énormément pour les inexactitudes et les équivoques qu’elle comporte et pour l’usage regrettable et irrespectueux qui est le fondement de l’histoire que vous relatez alors que ce n’est autre que l’Expédition Madidi de BOLIVIE, que vous ne mentionnez même pas en simple note de bas de page, comme si l’expédition qui alimente votre roman de manière flagrante n’avait jamais existée, bien que vous vous soyez servi de son abondante information providentielle sur Internet.
Précisément, comme vous-même l’avez déclaré, votre inspiration s’est concrétisée grâce au recours d’Internet, sans connaître directement la Bolivie ni la réalité socioculturelle de mon pays, trouvé « sur la Red ». L’Expédition Madidi est une entreprise d’investigations pluridisciplinaire d’Amazonie bolivienne, qui, comme vous savez, depuis son origine, comporte les caractéristiques suivantes (qu’ici je résume pour les autres lecteurs de cette communication) :
1. L’historien et journaliste Pablo CINGOLANI crée et organise, l’année 2000, une « entreprise intra disciplinaire dénommée EXPEDITION MADIDI à laquelle, depuis son commencement, je fus invité à participer en qualité d’Assesseur Ethnographique.
2. Pour l’importance de cette initiative et la solvabilité scientifique prouvé de ses protagonistes, l’Expédition fut déclarée d’Intérêt National par le Congrès de la République de Bolivie et en conséquence fonctionna avec une première subvention gouvernementale.
3. L’aide reçue de la part de l’Etat et la participation citoyenne ont servi d’une part, à diriger la proposition principale de réaliser une exploration géographique dans les terres les plus ignorées et mal connues du pays (en corrélation nécessaire pour la situation limitrophe de Bolivie avec le Pérou), d’autre part, à tenter de vérifier s’il existait encore ou non, une ethnie : les « Toromona » aux limites du Parc National Madidi ou plus loin, ou si elle s’était déplacée dans la forêt amazonienne du département de La Paz. - Ce doute compromettait l’investigation sur l’endroit ou Lars Hafskjold, agronome Norvégien disparu en 1997 en cherchant les Toromona, précisément dans le lieu de notre expédition. De ce fait, autochtones et étrangers ont montré conjointement une volonté démesurée et cependant urgente pour assumer cette mission.
4. L’année 2001, l’Expédition Madidi a inclus dans ses objectifs : - La réalisation de campagnes de santé aidées par le Ministère de la Santé pour les populations isolées retrouvées dans le parcours vers la source du fleuve « Heath », - Des ateliers d’éducation dans le milieu ambiant aidés par le Service National des Zones Protégées de Bolivie (SERNAP), - Soulever une conscience d’auto estime et sentiments de dignité entre les habitants de ces terres abandonnées depuis des centenaires par l’Etat national.
A l’issue de ce travail concret sur le terrain, il a été possible d’éveiller la conscience des villes à la préservation sociale écologique et la valorisation des cultures originaires.
Dans cette direction, bien que Pablo Cingolani comme directeur de l’Expédition Madidi (2000-2005) l’avait déjà fait connaître avec une grande résonance nationale et internationale, je remarquerai que pour financer officiellement cette inhabituelle entreprise, l’équipe travaillait en coordination avec le maximum d’instances de l’Etat bolivien en rapport avec la santé publique, la protection du milieu ambiant, l’anthropologie, l’archéologie et la culture ; également avec le maximum d’autorités politico administratives du département de La Paz, à savoir la sous-préfecture de la province Franz Tamayo et les Municipalités de Pelechuco et Apolo, comme figure dans le rapport « Expédition Madidi » et « El origen perdido » (2005) que vous avez certainement en main, base du conflit qui nous oppose.
5. Déjà, depuis ces derniers temps, l’Expédition Madidi souffre de la réduction de ses moyens économiques et pour ceci n’a pu encore atteindre les objectifs planifiés. Mais il n’y eut aucune réduction de la volonté et de la conviction de ses protagonistes pour continuer, maintenant et dans le futur, avec ses explorations scientifiques et humanitaires, l’esprit réellement inspiré des leçons de la vie que nous ont laissé, par exemple, les premiers explorateurs de cette région : Le colonel bolivien José Manuel Pando (1897), le naturaliste suédois Erland Nordenskiöld (1905) et le colonel anglais Percy Harrison Fawcett (en 1911), disparu dans la forêt brésilienne en 1925, des dizaines de villageois anonymes qui s’aventurèrent pour que la nationalité bolivienne soit présente en ces lieux oubliés et le mentionné biologiste norvégien Lars Hafskiold que vous incluez dans votre roman sans aucune décence de citation légale, sachant que l’Expédition Madidi l’incluait dans son programme de recherche sur son destin final. En d’autres termes, vous l’utilisez comme s’il était parti de votre imagination et non de nos efforts soutenus, entre autre par le gouvernement norvégien.
6. Maintenant, malgré mon malaise dans ce conflit, je me sens obligé de m’adresser à vous en parlant pour moi-même, et croyez moi, Madame, que la seule chose qui m’intéresse est de rétablir la vérité empirique de cette malheureuse affaire qui touche l’Expédition Madidi dans laquelle je me sens investi, ceci en marge de mon ego ou du vôtre.
a) Le manque de connaissances sur l’ethnologie bolivienne, en particulier sur les Toromona , serait compréhensible et acceptable dans un roman d’imagination libre. Mais tout le texte de votre roman sur cette ethnie “est narré” par ma personne, avec mes nom et prénom réels. Naturellement, j’apparais dans votre ouvrage comme un personnage mentionné pour la nécessité de la trame qui devait recourir à l’autorité professionnelle d’un anthropologue, fait bafoué par la légèreté de l’auteur, avant d’être abordé avec l’accent nuancé du sensationnel d’une romancière minimalement respectueuse de ses sources « réelles ». Ainsi, ceci ressort dans les aspects textuels suivants de votre roman :
« Une des premières choses que nous trouvons (sur internet) sur le Parc National Madidi, était un entretien réalisé avec un certain Alvaro Diaz Astete, connu de Efrain et Marta ( ??), qui était Directeur du Musée d’Ethnographie de Bolivie et l’auteur de l’unique carte ethnique de ce pays » (page 401).
En premier lieu, il n’y a jamais eu aucun entretien public avec quiconque à ce sujet. La source résolument occultée est l’entrevue que Pablo Cingolani a concédée à la journaliste Leila Guerreiro («L’appel de la forêt » revue La Nation, 19.08.2001, (page 36), où la journaliste recueille que : « Alvaro Diez Astete, auteur de la Carte Ethnique de Bolivie, ex Directeur d’Investigations du Musée National d’Ethnographie et Folklore ( …) dit qu’il est très probable qu’il existe des tribus non assimilées dans la région de Madidi et à la source du fleuve Heath ainsi qu’en la vallée du fleuve Colorado. Egalement qu’une de ces tribus pourrait être les Toromona » (…)
Comme on le voit, je ne suis pas dans la version de cet entretien émis sur internet, ni « directeur du Musée d’Ethnographie de Bolivie ». En ce qui concerne la carte ethnique, personne ne dit qu’elle est « unique » de « ce pays », même si dans la réalité, elle est la plus utilisée académiquement et de mode officiel, carte sur laquelle les Toromona figurent avec un point d’interrogation. Je ne suis pas non plus son « unique » auteur car elle a été élaborée conjointement avec un autre spécialiste, l’anthropologue Juergen Riester (avec le soutien de l’Université Autonome Gabriel René Moréno et financée par la Banque Mondiale World Bank, 1994) ; plus précisément, elle s’appelle : Carte Ethnique territoriale et Archéologique de Bolivie ; de plus, elle compte avec l’apport des archéologues Juan Albarracin Jordan et David Pereyra.
A propos de l’existence des Toromona, cet entretien de Pablo Cingolani par La Nation de Buenos Aires, laisse présupposer, au conditionnel, « qu’une de ces tribus pourrait être les Toromona » et non comme vous affirmez :
« En elle, (la fausse entrevue), Diez Astete Diaz affirmait qu’il était sûr qu’il existe des tribus isolées dans la région de Madidi, à la naissance du fleuve Heath et la vallée du fleuve Colorado. Mais le plus surprenant était que quelqu’un comme lui assurait qu’un de ces groupes ethniques non connus était celui des «Toromona ». (p. 401)
Pourquoi, madame Asensi, vous avez eu la facilité de dire que “j’assurais” que les Toromona existent comme “tribu”, sans consulter le déjà mentionné “ Alvaro Diez Astete réel” ? En tant qu’anthropologue professionnel, il est impossible que j’aie fait une telle affirmation à vous où d’autres personnes. Si vous vouliez entourer votre roman de quelque impact de crédibilité, vous auriez dû montrer des considérations de respect intellectuel à vos « sources » pour vous respecter vous-même. Vous auriez pu consulter, constater et même réfuter de telles « affirmations » qui me sont attribuées actuellement de façon si surprenante.
Mais les allégations ne s’arrêtent pas là ; en continuant, assez rapidement on découvre ma parole romanesque qui traitait de :
« Une tribu mystérieusement disparue dans la guerre du caoutchouc du XIXe siècle » (page 401).
Quand il est universellement connu qu’en Amazonie bolivienne (et péruvienne et brésilienne), durant « la guerre du caoutchouc du XIXe siècle », aucun village ethnique n’est disparu mystérieusement. C’est le processus d’esclavage dans l’exploitation agressive féodo -commerciale du Caoutchouc (ou gomme élastique ou hévéa du Brasilensis), qui a criminellement exterminé, physiquement et culturellement de nombreux villages. Leurs survivants ont subi un grand ethnocide depuis la première moitié du XXe siècle et si vous désirez savoir, jusqu’aux jours d’aujourd’hui.
Les phrases d’après, en plus d’imprécisions et vagues données historiques qui auraient déformé la légende de l’El Dorado ou Paititi, vous insistez : « Les Toromona étaient donnés pour disparus depuis plus d’un siècle et considérés comme officiellement exterminés ; pour ceci, les déclarations de Diez Astete Diaz sur la possibilité qu’ils continuent à exister par les groupes non contactés du Madidi, renforçait notre conviction que… » etc. (page 401)
De plus, vous passez votre temps à montrer votre propre imaginaire romanesque, comment étant légitime sur les Toromona, de façon choquante et caricaturale, qu’il ne nous intéresse pas de discuter ici.
b) Mais non contente avec ce récit incendiaire déjà explicite, vous poursuivez l’intrigue plus loin : « Diez Astete Diaz avait eu raison d’affirmer que les Toromona pouvaient encore être dans la région de Madidi, laquelle tribu supposée disparue durant la guerre du caoutchouc du XIXe siècle, qui, suivant l’histoire, aurait été la grande alliée des incas, se cachait dans la forêt amazonienne en fuyant les espagnols. » (page 454).
Madame : Quand vous ai-je dit, ou a un supposé entretien, que « cette tribu supposée disparue » « selon l’histoire aurait été la grande alliée des incas », etc, etc ? Certainement jamais ! Même en restant sur un critère général, je déclare ici et maintenant que, depuis une optique limpide, on peut présumer que l’antique grande nation de Tacana (à laquelle appartenaient les Toromona par affiliation linguistique), aurait pu accomplir un rôle de soutien, fait qui, bien entendu, est à clarifier en faisant usage de rigoureuses études ethno historiques.
Je vous dis avec clarté, Mme. Asensi, que le peuple indigène Toromona existe comme possibilité, non comme spéculation. Et pour vérifier cette possibilité, les sciences sociales, grâce à l’apport des sciences exactes et naturelles, sont exigeantes. Si un roman parle de la tribu « Des cocons » et est dans le cadre de la fantaisie, alors qu’il soit comme soit et amen. Mais il parle d’un groupe ethnique dont une possible existence dépend d’études sérieuses et en plus d’une expédition à risque dans la vie réelle ; si en plus, le roman s’appuie sur l’utilisation sans scrupules du nom et du travail d’une personne pour lui faire déclarer n’importe quoi comme vous l’avez fait, alors on se trouve dans une succession d’impertinence contre culturelle dans toute la ligne.
Les membres de l’Expédition Madidi, responsables de celle-ci devant le pays et devant notre conscience non virtuelle, ont observé avec réserve au prime abord, mais ensuite avec préoccupation et indignation la façon avec laquelle vous avez utilisé dans la partie fondamentale de votre roman, toutes les données principales que l’Expédition Madidi développa dans la vie réelle, en les transformant en source et en clef de la structure narrative finale, sans désirer la mentionner. Nous estimons qu’il est opportun de le faire au regard du caractère officiel de l’Expédition Madidi et la répercussion internationale que cet effort reçut et doit garder dans le futur. Le Directeur de l’Expédition Madidi, et a travers lui, toute l’équipe qui s’exprime d’une façon solidaire, nous vous déclarons que, dans « El origen perdido », (en marge du succès ou répercutions littéraires et économiques, je dis bien en marge), nous constatons qu’il s’est perdu la possibilité d’une rencontre riche, véridique et authentiquement créative, qui aurait pu se donner entre auteur et ses sources réelles, autour d’une affaire si cruciale pour votre roman et encore plus cruciale pour le témoignage culturel sur la Bolivie méconnue, que nous avons tenté d’imprimer, non grâce à une maison éditoriale quelconque, mais dans la conscience sociale de notre peuple.
Votre roman, Mme. ASENSI, de mon opinion, est manifestement ténébreux et il me plaira uniquement à espérer, comme écrivain et anthropologue bolivien qui a participé à l’Expédition Madidi, que vous le comprendrez dans sa complète dimension, dans ma Lettre Ouverte. Courtoisement
Lic. Alvaro Diez Astete Conseiller Ethnographique Expédition Madidi
DECORUM INEVITABLE Pablo CINGOLANI
Il est un impératif moral pour celui qui écrit, de présenter M. Alvaro DIEZ ASTETE aux lecteurs de cette Lettre Ouverte. Je me dois de réagir pour cautionner son intégral engagement pour la défense de la dignité et la mémoire des peuples originaires de l’Amazonie, celui qui, non seulement signe la lettre précédente mais peut se targuer de pouvoir signer en grande partie son travail remarquable comme anthropologue et écrivain.
Né à La Paz en 1949, de mère cruceňa et père du Beni , deux amazoniens, DIEZ ASTETE est considéré comme un des meilleurs spécialistes boliviens en ethnographie amazonienne. Il a une vaste production bibliographique anthropologique parmi lesquelles on peut distinguer les contributions suivantes :
1 - Ethnicité et ethnocide de Bolivie (Maison des Amériques, N° 155-156. La Havane, Cuba 1986 et aussi dans la revue Arinsana, Cuzco 1986, Pérou), 2 - Vers un inventaire critique des ethno technologies en Bolivie (IVe Rencontres d’études bolivianistes, Cochabamba, 1986), 3 - Carte Ethnolinguistique de la Bolivie (Arinsana, Cuzco n° 1, 1986), 4 - Les ethnies en Bolivie (En Hugo BOERO ROJO, Encyclopédie Bolivie Magique - p.109-147), La Paz Editorial Vertiente, 1993, 5 - Inter culturalité en Moxos (La Paz, MUSEF, 1995), 6 - Ethnies et territoires Indigènes (avec Jurgen RIESTER en : Communautés Indigènes et Biodiversité en Bolivie Ed. Kathy MIHOTEK, Santa Cruz de la Sierra, UAGRM, Banque Mondiale, 1995), 7 - Carte ethnico territoriale et archéologique de Bolivie (avec Riester, Jüergen et al.) La Paz, UNGRM - banque mondiale 1995), 8 - Peuples indigènes des Bases Terres : principales caractéristiques (avec David MURILLO - La Paz, VAIPO, Ministère du Développement et Planification, Programme Indigène PNUD, 1988), 9 - Amazonie bolivienne - Nécessités basiques d’apprentissage (La Paz, Ministère de l’Education, de la Culture et du Sport, 2002).
Son oeuvre dans la littérature est vaste et compte des titres comme : “Viejo vino cielo errante” (1981) - “Dévoracion” (1983) - “Abismo” (1988) - “Cuerpo presente” (1989) - “Purpura profunda” (1993) - “Home Demens” (2001). Tous ces titres ont été réunis dans un volume intitulé : « Escritura poética elemental » (Plural, La Paz, 2003).
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